THX-1138

THX 1138 est un film réalisé par George Lucas et sorti en 1971. Adapté de son travail de fin d’études, le film s’inspire des classiques de la littérature SF comme 1984 ou Le meilleur des mondes et nous plonge dans une société souterraine futuriste, où une humanité au crâne rasé est soumise à un pouvoir totalitaire dans un univers blanc monochrome. Les individus sous sédatifs sont nommés par des numéros de série et observés 24 heures sur 24 par des caméras de surveillance. La reproduction s’opère en laboratoire et les relations intimes entre personnes sont interdites.
Un couple va alors s’émanciper et tenter de s’échapper pour regagner la surface. Grâce à une identité visuelle forte, Lucas réalise un film personnel et engagé qui s’inscrit dans le mouvement artistique du Nouvel Hollywood. Lucas fera des références à son premier film tout au long de sa carrière, en nommant sa société du nom de son personnage, mais aussi en glissant discrètement des 11 et des 38 dans tous ses films.

Contexte et intentions

Pour comprendre THX-1138, il faut le replacer dans le contexte de son époque. La fin des années 1960 est marquée aux États-Unis par de nombreuses crises, politiques, sociales mais aussi artistiques. À Hollywood, les films classiques n’attirent plus les foules et l’arrivée de la télévision inquiète beaucoup l’industrie du cinéma qui n’arrive pas à se renouveler. Les vieux producteurs de studios ne semblent pas pouvoir s’adapter au monde qui change et voit la jeune génération se détourner de son usine à rêve, préoccupée par d’autres soucis. Après l’abandon du code de censure en 1966, certains réalisateurs vont commencer à s’affranchir des conventions de l’industrie et oser aborder des thèmes tabous dans les films comme la violence, la corruption des pouvoirs politiques ou la sexualité. Des noms comme Dennis Hopper, Stanley Kubrick, Francis Ford Coppola et Woody Allen, inspirés par le cinéma européen, apportent une démarche plus artistique et personnelle au cinéma américain. Ce mouvement qu’on nommera plus tard le Nouvel Hollywood va ainsi se placer dans la continuité de la Nouvelle Vague française ou du Néoréalisme italien, ouvrant la voie à de jeunes réalisateurs comme Martin Scorcese, Steven Spielberg, Terrence Malick ou George Lucas. C’est dans ce contexte que va être produit THX 1138.
En 1969, Francis Ford Coppola fonde American Zoetrope, une société de production indépendante des grands studios et permettant une plus grande liberté artistique. Il croise la route de Georges Lucas et lui propose de financer son premier long métrage, en lui offrant une liberté artistique totale. Pour la distribution, Coppola propose une à la Warner Bros de participer au développement d’une dizaine de projets. Le scénario de Lucas ou Apocalypse Now en font partie. Dès le début, Coppola se place comme intermédiaire entre Lucas et le studio. Lucas reprend son court métrage en rallongeant et approfondissant le scénario, déjà fortement inspiré d’œuvres dystopiques. Il y reprend les idées principales de ces récits pour dépeindre un monde uniforme, sans individualité, où le contrôle sur l’être humain est total. Il est assisté dans l’écriture par son ingénieur du son Walter Murch avec qui il travaillera également sur l’univers sonore du film. Murch se constitue une banque de sons enregistrés en ville ou dans la nature en s’en sert pour créer un univers sonore unique et original.

Dès le début, Lucas inscrit son film dans une démarche documentaire. Il décide de tourner dans des décors réels et pas en studio. Le tournage se fait ainsi de nuit dans des parkings et des centres commerciaux. Il utilise peu de mouvements de caméra, le plus souvent, les plans sont fixes pour symboliser un contrôle total de ce qu’il se passe à l’écran. Le travail sur la lumière tend à rendre l’image la plus réaliste possible. L’omniprésence de blanc tend à faire perdre les repères géographiques au spectateur, ce qui accentue ce sentiment d’angoisse. Cette volonté de perte de repères est parfaitement illustrée avec la prison, espace blanc immaculé qui semble s’étendre à l’infini. Pour la bande originale, Lucas fait appel à Lalo Shifrin à qui il demande de construire une musique en accord avec un monde froid et glacé.
Lucas parvient à donner une identité visuelle très cinématographique à son film. Il s’inspire notamment de 2001 l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick pour ses espaces vides et blanchards, et emprunte aussi quelques éléments visuels au Metropolis de Fritz Lang, avec cette ville faite de formes géométriques, de routes suspendues, ainsi que la façon de filmer le déplacement des masses impersonnelles.

Analyse

THX se place dans la continuité des thèmes de la littérature de SF d’anticipation. En nous présentant son univers dystopique, Lucas fait en réalité une critique de son époque. Il dépeint ainsi une société détachée de toute réalité qui est le reflet du mode de vie de la fin des années 60, une métaphore sur l’uniformisation, le conformisme et le consumérisme aliénant d’une décennie. Une société qui semble avoir perdu le lien avec le monde organique et ne plus maîtriser son existence.
Dans THX, la société est déshumanisée et a perdu toute individualité. Tout est fait pour maintenir l’individu sous contrôle. Tout le monde a le crâne rasé, porte la même combinaison et n’a même plus de nom. La nourriture est synthétique et se confond avec les médicaments qui maintiennent les individus sous contrôles. Les ouvriers sont incités à acheter des formes géométriques de couleur qui n’ont aucune utilité et sont jetées peu après l’achat. L’économie est une arnaque, tout comme la religion qui est imposée à tout le monde.

Le désir et les rapports intimes entre personnes sont interdits et punis par la loi. L’idée d’enfermement est très présente. Les personnages sont coincés dans l’image par un élément de décors. Mais on ne peut pas forcer les individus à nier leur individualité, leurs émotions et leur envie d’exister, car au bout d’un moment, ils risquent de briser leurs chaines et de se libérer.
Il faut enfin remarquer que si le héros est THX, c’est bel et bien LUH, sa compagne, qui est la première à se révolter. THX et LUH peuvent ainsi être vu comme le couple Adam et Eve. Tout comme Eve, LUH transgresse l’interdit en arrêtant sa médication. Par amour, elle fera ensuite de même avec THX afin de lui faire voir la réalité du monde. Elle guidera le héros vers sa libération mais comme tout mentor, elle ne pourra l’accompagner jusqu’à la fin de son voyage. LUH est donc l’instigatrice de cette émancipation.

Comme un écho au sentiment de révolte aux Etats-Unis à l’époque, il y a dans THX cette idée d’entrer en conflit avec la société. Le héros se bat contre un pouvoir plus puissant que lui. Il se rend compte que le monde dans lequel il a vécu toute sa vie est un mensonge et veut s’en échapper. Comme dans l’allégorie de la caverne de Platon, le monde souterrain est le monde du mensonge et la lumière symbolise la quête de la vérité. Le héros doit entamer une ascension libératrice hors de la caverne. Il doit s’extirper de l’obscurité afin d’atteindre le soleil qui éclaire notre monde et rend visible toutes choses sur terre.

Conclusion

Lorsque le film est montré aux directeurs de la Warner, ces derniers n’aiment pas du tout et demande à Lucas de rendre les bobines. Ils modifieront le montage en coupant 4 minutes du film. Lucas ne pardonnera jamais à Coppola de ne pas être intervenu.
THX 1138 n’aura pas le succès escompté à sa sortie mais deviendra vite culte au cours des décennies suivantes et influencera de nombreux réalisateurs. Cet échec et le coup de la Warner affecteront beaucoup Lucas qui se tournera ensuite alors vers du cinéma de pure divertissement avec American Graffiti, avant d’entamer la grande aventure Star Wars, avec laquelle il révolutionnera l’industrie hollywoodienne. Ironie du sort, il finira par devenir ce qu’il critiquait au début de sa carrière.
Bien qu’étant son premier film, THX 1138 est sans doute le film le plus mature, le plus abouti et le plus engagé de George Lucas. Il semble nous lancer un cri d’alerte sur les dangers des dérives de la société. Au travers d’un thème déjà souvent repris en littérature, il nous présente un futur des plus probables pour mieux critiquer la société américaine des années 1960. Il est d’ailleurs alarmant de remarquer que les thèmes abordés sont toujours d’actualité.

Par Benyouri