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Sacrifices védiques et karma

yajna 01 - Sacrifices védiques et karma
Le sacrifice par le feu. Crédits: Hinduwebsite.com

Un des aspects les plus marqués des origines polythéistes primitives de la religion védique est incontestablement le sacrifice (yajana यजन​). On distinguait le sacrifice accompli pour soi-même (ce qui était un des devoirs du brahmane) du sacrifice accompli pour une tierce personne qui en était commanditaire, le plus souvent un noble, un kshatriya.

 

Les deux derniers devoirs datent de l’époque védique et mettent en relief la nature rituelle de cette religion, plus particulièrement du feu purificateur représentant le dieu Agni, devant lequel se tenait le sacrifice. Les pratiquants du védisme considéraient en effet l’univers comme quelque chose où tout pouvait être dévoré, retransformé, recyclé. Selon Dasgupta, les védiques voyaient l’univers lui-même comme le résultat d’un sacrifice fait par le Seigneur Suprême. Un parallèle intéressant peut être fait avec la religion suméro-akkadienne, par exemple, où les océans et le ciel sont issus du sacrifice des deux dragons primordiaux (Apsu et Tiamat) par leurs fils eux-mêmes. L’indianiste et orientaliste allemand Matin Haug a décrit le sacrifice comme

«une chose invisible, omniprésente, comme l’électricité dans un appareil électrique qui n’attendrait qu’une opération appropriée pour que se déclenche son pouvoir»

Devant ce feu purificateur rituel, manifestation d’Agni, une autorité le brahmane offrait de la nourriture en sacrifice aux devas, afin d’obtenir une faveur pour lui-même donc, ou pour une tierce personne qui commanditait le sacrifice. Ces sacrifices incluaient du lait, du miel, du yaourt, du beurre, des fleurs, du blé, de l’huile, et dans les cas les plus graves, des animaux. Le sacrifice était accompagné de formules rituelles, de la récitation des védas et de chants. Avec le temps, le mot yajana devint polysémique, désignant certes le sacrifice en lui-même, mais aussi n’importe quel acte de dévotion personnelle ou bien d’adoration. Par exemple, certains considèrent que la pratique du yoga est une forme de yajana. Il faut préciser que les offrandes et les libations font toujours partie de la vie quotidienne des Hindous, particulièrement durant les grandes cérémonies comme les mariages. Bien sûr, l’époque des grands royaumes qui offraient d’immenses sacrifices est terminée, et les yajña (sacrifices hindous) se font désormais bien rares. Il s’agit tout au plus de belles fleurs ou de miel offerts à une divinité (comme Laskhmi déesse de la fortune) afin d’avoir un mariage prospère. On parle en fait plutôt de pûjâ (पूजा), une offrande destinée à faire descendre le pouvoir d’une divinité dans un lingam, une statuette rituelle.[1] Il est bien sûr possible que dans un coin reculé de l’Inde, il existe encore des brahmanes qui pratiquent des sacrifices conséquents avec sacrifice animal à la clé, néanmoins cela n’est nullement représentatif de la tendance actuelle, étant donné que le principe philosophique d’ahimsâ («non violence») a naturellement mis fin au sacrifice de créatures vivantes.

 

Dans les temps anciens, il est vrai que les choses étaient différentes. Certains rituels pouvaient durer des mois et monopoliser les ressources de royaumes entiers. Les épopées nous racontent ces grands sacrifices au caractère somptueux et grandiloquent. Ainsi, dans le Râmâyana, on fait par exemple mention du sacrifice du cheval, nommé ashvamedha (अश्वमेध). Le Râmâyana est un récit légendaire mais le sacrifice du cheval existait bel et bien, c’était un des sacrifices les plus sérieux et les plus solennels, il ne pouvait être réalisé que par un roi et pour des cas particuliers, comme expier une faute ou avoir une descendance. C’est ainsi que le père de Râma, Dasharatha, fort vertueux mais attristé de n’avoir aucune descendance, eut recours à deux rites dont celui-ci. eut quatre merveilleux fils de ses trois épouses: Râma lui-même, (l’aîné), les jumeaux Lakshmana et Shatrughna, et enfin le benjamin, Bharata, tous exceptionnellement beaux, forts et justes. [2]

 

Il faut souligner qu’un sacrifice védique obéit à une codification extrêmement précise; il doit tout d’abord être shrauta (ष्रौत​), «conforme à la parole entendue/révélée». Les textes shruti contiennent des descriptions très précises quant aux rituels qui doivent être accomplis. Ensuite, les rituels doivent être respectés au détail près. Le moindre objet mal orienté, le moindre geste mal exécuté, le moindre mot mal prononcé et un sacrifice entier peut être gâché, avec des conséquences potentiellement très fâcheuses sur son son commanditaire… On ne sollicite pas impunément les faveurs des dieux ! Parallèlement, un sacrifice réussi est supposé être efficace à chaque fois, et si par malheur celui-ci avait pour but de nuire, alors il devient très difficile à la victime de se protéger des faveurs divines requise contre elle. L’ordre du sacrifice doit refléter l’ordre cosmique universel, réglé comme une horloge, qui ne souffre d’aucune imperfection. Un exemple très cocasse illustre ceci narré dans le Shatapatha-Brâhmana: le dieu-forgeron Tvashtr voulu créer un démon capable de tuer Indra pour venger le meurtre de son premier fils. Durant le rituel, les brahmanes voulurent prononcer le mot indrashatrurvardhasva, «que prospère le vainqueur d’Indra», mais ils n’accentuèrent pas le mot correctement, ils le prononcèrent pas l’accent initial, ce qui changea tout son sens… Les brahmanes dirent donc «que prospère celui qui est vaincu d’Indra», et le résultat ne se fit pas attendre: Indra tailla en pièces le démon créé pour l’assassiner… [3], [4] N’oublions pas que le verbe est sacré, dans l’hindouisme, et que la langue sanskrite, langue liturgique des hautes castes (par opposition au prakrit, langue véhiculaire des basses castes, dialecte) est un moyen de transmuter dans le monde physique la force des dieux, via le pouvoir créateur du son. Ce n’est pas par hasard que l’âkâsha (l’Éther, le fluide universel, un peu comme la Force dans Star Wars, si vous voulez) est associé au son. La première étape de l’apprentissage du sanskrit est donc la prononciation rigoureuse de ses phonèmes, très tôt théorisée par de célèbres grammairiens, comme Pânini (4ème s. av. JC).

 

Revenons aux sacrifices, qui très tôt furent appelés kriyâ (क्रिय​​) ou karma (कर्म), un mot familier, qui au départ signifie «action». Qu’ils aient un objectif bon ou mauvais, moral ou immoral (nous l’avons vu, solliciter un sacrifice dans des intentions destructrices n’était pas impossible), la loi immuable de l’Univers voulait qu’ils aient toujours leurs conséquences inexorables: il s’agissait de la rita (ऋत), la justice, la loi, l’ordre des choses, qui se rapproche beaucoup du dharma, et qui va donner la loi du karma dans les stages ultérieurs de l’hindouisme. Pour McDonnell, la rita désignait aussi:

«L’ordre, dans le monde éthique, conçu comme le vrai et le juste, et le rite, dans le monde religieux»

Les deux étaient consubstantiels, on comprend donc aisément comment cette première utilisation du mot karma a pu dériver pour donner le système philosophique complexe qui est actuellement au cœur de l’hindouisme.

 

Le sacrifice védique est donc la pierre angulaire de cette religion, il existe sous toutes sortes de formes et de types, du petit sacrifice domestique accompli par le brahmane (homa होम​) jusqu’aux sacrifices gargantuesques comprenant des mois de rituels. Ils ont amené les habitants de l’Inde à s’interroger sur l’ordre cosmique et ça correspondance avec les demandes terrestres des hommes, les deux demandent minutie et précision, souci extrême du détail, sous peine de subir le retour de bâton, lorsque cette mécanique bien huilée n’est pas maîtrisée…

[1] LOCHTEFELD James (2002), The Illustrated Encyclopedia of Hinduism, Vol. 2, New York: the Rosen Publishing Group, pp. 529–530
[2] Râmâyana, Livre I Bala Kanda, chapitre 8.
[3] KREIDLER, Charles W. (2001), Phonology: Critical Concepts in Linguistics, Volume 1, UK: Taylor & Francis, p. 6,
[4] The Sanskrit Heritage Dictionary, article indraśatru, accessible en ligne: http://sanskrit.inria.fr/DICO/11.html#indrazatru
[5] MACDONELL Arthur Anthony (1897), Vedic Mythology, pp.11, Strassburg: K.J Trübner.

Source générale de l’article: DASGUPTA Surendranath (1922), A History of Indian Philosophy Vol. I, chap. 2 part. 10, Sacrifice: The First Rudiments of the Law of Karma, Cambridge: University Press. Traductions personnelles.

(Par Yohann — Siddhartha Burgundiae. Des questions, envies de discuter ? C’est par ici !)

BRÂHMA, LE DÉMIURGE MAL AIMÉ

brahma1 - BRÂHMA, LE DÉMIURGE MAL AIMÉ
Iconographie traditionnelle de Brâhma sur son lotus. Il tient: — La cuiller à oblations rituelles (sruc स्रुच्) ou bien une fleur de lotus, dont la symbolique fut évoquée précédemment, — Un manuscrit (pustaka पुस्तक​) des Védas — Le rosaire (akshamala अक्षमाला) dont les perles représentent les différents éléments de la création, — Un pot d’eau (kamandalu कमन्डलु) représentant l’énergie qu’il a utilisée pour créer l’Univers.

Brâhma ( est certainement l’une des divinités les plus intéressantes et complexes de l’hindouisme contemporain. Dans la mythologie, il est le Créateur, plus exactement le Démiurge. L’hindouisme, comme la plupart des anciennes religions, ne possède pas une mais des cosmogonies, toutes avec leurs variations. Je vais essayer de synthétiser ici la plus connue d’entre elles [1], à la lumière de l’interprétation théosophique qui en a été faite [2], et également le rôle assez particulier de «divinité mal aimée» que joue Brâhma.  À chacun évidemment de se faire sa propre idée sur le sujet !

Pour les Hindous, l’univers entier possède un Esprit, comme le corps possède un esprit, il s’agit de Brahman (avec un n final), le divin absolu et sans bornes, à la fois immanent et transcendant. Il est la substance de laquelle procède la création. Lorsque le monde matériel n’existe pas, tout se trouve dans l’océan primordial sans forme déjà évoqué dans un précédent article, où toutes les choses appelées à être se trouvent en potentiel. Lorsque Vishnou se réveille d’une «nuit de Brâhma», celui-ci s’éveille également, assis sur le lotus qui sort du nombril de Vishnou. Ce lotus représente le passage du non-manifesté, qui gît in potentia, au manifesté. D’abord désorienté, Brâhma demande à l’Éternel, l’Esprit Suprême ou Parabrahman, pourquoi il est là. Prenant conscience de lui-même, il accède alors à l’entendement par cette première lumière, et par conséquent, entend la volonté de son père. Ainsi, Brâhma est amené à voir tout ce qui doit prendre corps en forme à partir de la pensée divine, abstraite, indifférenciée et invisible (d’où le symbolisme du lotus). De «l’oeuf doré» hiryanagarbha (हिरण्यगर्भ​) d’où il est né, la Création matérielle va alors pouvoir avoir lieu, autrement dit, notre Démiurge va alors pouvoir être l’architecte qui transmute les choses reposant dans l’Esprit de son père par la «fertilisation» de ces eaux primordiales, qui le sont par la Lumière, le feu de l’intelligence, dissipant les ténèbres primordiales; nous revoilà avec le symbolisme du « Brâhma planant sur les eaux »; la conscience comme entendement, la naissance de ce qu’on peut nommer la compréhension. Blavatsky pensait que ce symbolisme du lotus se retrouvait en Égypte.
Il est souvent identifié au dieu védique Prajâpati (प्रजापति) et à ce titre, il est le père des 10 premiers hommes qui peupleront le monde ainsi que des 7 Rishis (ऋषि), en fait 4, selon les plus anciennes versions), les sages patriarches fondateurs de l’hindouisme qui ont enseigné le savoir des Védas. Il partage également le mythe de l’inceste primordial avec ce dieu. Brahma serait tombé amoureux de sa propre fille Sarasvatî, déesse de l’inspiration et de la création, qui est également son épouse dans bien des légendes. Il se serait fait pousser 4 têtes pour pouvoir l’observer dans les 4 directions, alors celle-ci prit de la hauteur, et Brâhma se fit pousser une cinquième tête pour l’observer là-haut. Dégoûté par la concupiscence de Brâhman, Shiva lui coupa sa cinquième tête, gagnant ainsi l’épithète de pashupati (पषुपति), «maître des âmes». Il s’agit bien sûr ici d’illustrer le tabou social universel de l’inceste, mais également, dans une perspective plus philosophique, de préciser que le Créateur ne doit avoir aucune concupiscence pour ses créations et qu’il ne doit pas s’enorgueillir d’elles. Pour une symbolique plus précise concernant les étapes de la création, voir l’article précédent. Précisons que les têtes de Brâhma récitent le Véda dans toutes les directions; c’est la «parole sacrée», en sanskrit brahmavâc (prononcé « brahmavatche » et écrit ब्रह्मवाच्). Le mot vâc est un cognat du latin vox, du français voix, il s’agit du son, de la parole, du mot. On retrouve ici évidemment un écho au mythe du Verbe  (Logos) comme parole créatrice, que l’on retrouve abondamment dans la Bible et dans bien d’autres religions: le souffle est vivant, et dans le cas du langage, ce souffle porte une signification sacrée, une signification porteuse de Vérité. Cette création contient le bien comme le mal, le début comme la fin, selon les conceptions qui peuvent naître dans des esprits humains, c’est pour cela que la purana citée en [2] fait aussi de Brâhma le créateur de l’illusion (mâyâ, आया) [3], c’est-à-dire de l’ignorance liée aux apparences, qui est également (dans l’advaita) l’illusion que l’objet et celui qui la perçoit sont séparés. C’est de Vishnou dont la tradition indienne fait en général le créateur de la mâyâ.
Brâhma n’est pas seulement concupiscent et orgueilleux, il peut s’avérer carrément menteur, et cela est illustré par la légende de la colonne de feu, tejolinga (तेजो लिङ​) qu’on trouve dans le Linga Purâna (लिंग पुराण). Vishnou et Brâhma se querellaient pour savoir qui était le meilleur des devas, quand apparut une immense colonne de feu, qui était la forme ardente de Shiva. Shiva annonça alors que celui qui trouverait l’extrêmité de la colonne serait le plus grand; elle n’avait cependant ni début ni fin. Vishnou se transforma alors en son avatar sanglier, varâha (वराह​) et creusa pour en trouver l’origine sous terre, alors que Brahma, monté sur son cygne hamsa (हंस), partit en trouver l’origine dans les cieux. Vishnou avoua n’avoir rien trouvé, mais Brahma mentit, et bien sûr Shiva le sut puisque cette colonne était la représentation de son pouvoir infini…
On prête d’autres épouses à Brahma, notamment Savitrî (personnifiant la création artistique, les fonctions intellectuelles) et Gayatrî (personnifiant l’apprentissage). Alors que le rituel védique devant célébrer l’union de Brâhma et de sa compagne allait commencer (il s’agissait d’un yajña), celle-ci était introuvable. Brâhma demanda alors à Indra de lui trouver une autre épouse, et ce fut Gayatrî. Savitrî, outrée de voir son mari si pressé et si volage, le maudit et le condamna à n’être vénéré qu’à Pushkar au Rajasthan. C’est d’ailleurs là que se situe son seul grand temple, même s’il est vénéré ailleurs comme à Pondichéry. Il faut évidemment voir ces histoires comme des allégories. Les parèdres dans l’hindouisme sont plus précisément des shakti (शक्ति), des «puissances», ce sont des principes féminins qui rendent possible la réalisation du principe masculin, les deux sont complémentaires. Ainsi, c’est par le catalyseur de l’apprentissage intellectuel ou de l’inspiration artistique (Gayatrî, Savitrî, Sarasvatî etc) que la création représentée par Brâhma peut se faire.
brahma2 - BRÂHMA, LE DÉMIURGE MAL AIMÉ
Temple de Brâhma à Pushkar, au Rajasthan
 Cette description de Brahma comme un être certes puissant, mais vaniteux et concupiscent le rapprochent beaucoup du Démiurge tel qu’il fut décrit par les Gnostiques chrétiens. L’épisode de la colonne de feu prouve très clairement que Brâhma n’est pas le Tout, n’est pas l’entièreté du cosmos, tout comme les Gnostiques pensaient que le Démiurge (Yadalbaoth) n’était pas Dieu le Père infini, mais lui-même une création de Dieu aveuglée par son propre orgueil. Pour les Hindous, on ne doit pas confondre le divin (brahman) et sa facette créatrice, qui reste une facette justement. Autre fait intéressant, contrairement à Vishnou ou Krishna, Brâhma est mortel ! Il ne peut vivre «que» 100 nuits de Brâhma, ce qui représente tout de même environ 100 fois 4,3 milliards d’années… Brâhma est toujours bien moins révéré que Vishnou (le perpétuateur) ou Shiva (le destructeur-recréateur), même s’il ne possède clairement pas le côté brutal et tyrannique attribué au Démiurge par les Gnostiques occidentaux. En fait, le Brâhma hindou intervient fort peu dans les affaires des mortels et des devas, et plus les années ont passé, plus son importance a diminué. En fait, il se limite au rôle de créateur, et la plupart de ses légendes semblent avoir été écrites pour indiquer au croyant que l’important n’est pas tant la création en tant que processus de création, mais la Création pour elle-même, la totalité de l’univers avec son esprit auquel le croyant sus-mentionné participe lui-même, le Tout en perpétuel mouvement, à l’image d’un Logos héraclitéen. Brâhma fut simplement l’étincelle qui a permis une genèse, comme un gigantesque boot cosmique préprogrammé…
{1] On retrouve des mentions de Brâhma dans la plus vieille littérature sanskrite, mais le principal mythe cosmogonique faisant intervenir Brâhma nous est narré dans la Bhâgavata Mahâpurâna (भागवतमहापुराण​). Dédié à Krishna, il s’agit d’une des «grandes histoires» (purâna) de l’hindouisme.
[2] BLAVATSKY H.P. (1877), Isis dévoilée, pp. 162-163, trad. Ronald JACQUEMOT, ouvrage numérisé
[3] ANDERSONN Richard (1967), Hindu Myths in Mallarmé: Un Coup de Dés, Comparative Literature, Vol. 19, No. 1, page 31-33.
(Par Yohann — Siddhartha Burgundiae
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Ébauche de cosmogonie dans le Rig-Veda

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Nous poursuivons notre promenade chronologique dans la religion védique et hindoue, en nous intéressant aujourd’hui aux ébauches de cosmogonie qui se trouvent dans le Rig Veda, un des plus anciens textes védiques, de ce qui deviendra par la suite l’hindouisme que nous connaissons tous. Comme le souligne McDowell, il y a deux manières de regarder la cosmogonie du Rig Veda: une mythologique et une philosophique. «La première voit l’univers comme le résultat d’une production mécanique, l’œuvre forgée par les talents du charpentier et du menuisier; l’autre la voit comme le résultat d’une production naturelle» [1]. Gardons en tête qu’à cette époque, les développements philosophiques suggérés sont encore rudimentaires, mais que nous avons un désir d’expliquer et d’ordonner le monde, ce qui passe en premier lieu par lui donner une source, une origine, et cela sera fait par Brâhma, le Démiurge, et la substance moniste derrière lui, l’esprit divin, brahman. Ainsi peut-on lire dans le Taittirîya Brâhmana (तैत्तिरीय शाखा):

«Brahman est le bois et Brahman est l’arbre à partir desquels l’univers et la Terre ont été créés». [2]

La comparaison de McDonell avec la menuiserie et la charpenterie est pertinente: dans plusieurs passages du Rig Veda, on a en effet des descriptions de dieux qui mesurent et agencent le monde, séparant les cieux de la terre, comme s’il s’agissait d’une maison. [3] Le ciel et la terre tiennent une grande importance dans cet ouvrage, plusieurs hymnes leur sont dédiés, et leur patronnage est souvent attribué à Aditi (अदिति), «Absolu», la déesse mère, la force féminine suprême et sans borne incarnant l’espace sans limites (je n’hésiterais pas à la rapprocher de la déesse-mère des Celtes dont le nom était ineffable) ainsi que de son père (et fils !) Daksha (दक्ष​) «Adroit, habile», issu de cette unité primordiale, qui va la féconder symboliquement pour la diviser et créer toutes choses. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que la première grande trimurti (trinité) védique se composât d’Aditi-Nara-Nârâyana.

Ces croyances védiques n’ont pas manquer d’éveiller l’intérêt des occultistes et autres férus de symbolisme. H. P. Blavatsky, fondatrice de la Société Théosophique, est l’une d’entre eux. Selon elle, Aditi, grande mer primordiale, est une énergie infinie, d’abord féminine (pensée divine latente) puis androgyne, elle va donner naissance à un principe mâle qui s’appelle Nara (नर​), qui signifie «homme» littéralement, et à son pendant femelle, Nari (les eaux elles-mêmes. Elle fait de Nara-Nari-Virâja la première trimurti de l’Inde védique, soit le principe masculin, Nara, qui est à la fois le père et l’époux de sa propre fille Nari (les eaux), puisque la matière procède de l’Esprit, qui vient ensuite, comme un Feu cosmique (principe masculin) la féconder. Pour ce faire, le principe mâle va devenir l’esprit se mouvant sur les eaux, il sera alors appelé Nârâyana (नारायण​), ce qui en sanskrit donne à peu près «Nara se mouvant (sur les eaux)». Pas étonnant donc, que Nara et Nârâyana soient décrits dans la mythologie comme des jumeaux… Cet esprit va féconder Aditi afin de donner naissance à Diti («le divisé») et aux premiers géniteurs qui enfanteront les deva (देव​, divinités) comme les démons (asûra असुर ou rakshasa राक्षस​). Mais au stade précédemment décrit, nous n’avons l’œuf primordial, nommé hiranyagarbha (हिरण्यगर्भ​), qui sera ensuite divisé pour faire le ciel et la terre. Virâj quant à lui, est le Fils, l’Univers, qui sera identifié à la moitié masculine de Brâhma, le Démiurge de l’hindouisme, récupérant nombre de traits des anciennes divinités védiques dédiées à ce rôle. Avec sa moitié féminine, il donnera naissance aux Prajâpati. Et bien sûr, on retrouve évidemment chez ce Démiurge cette histoire d’inceste primordiale avec sa gracieuse fille nommée Sarasvatî. Un article sur Brâhma suivra très certainement.

Le problème avec les interprétations de Blavatsky est évidemment qu’elles sont invérifiables, puisque de l’aveu de l’intéressée elle-même, il s’agit ici de connaissance secrète (guptâ vidyâ  गुप्ता विद्या), malgré la pertinence de l’analyse, celle-ci n’a donc pas valeur de preuve.

Revenons cependant aux premières réflexions métaphysiques des Védiques. Il est très intéressant que malgré les influences panthéistes dans le Rig Veda, cet ouvrage précise déjà que les deva ne sont que des émanations de Brahman, une raison de plus pour refuser l’appellation «polythéiste», tout particulièrement lors des phases modernes de l’hindouisme, où ce concept va être repris, développé et érigé en dogmes de célèbres écoles de pensée orthodoxes comme l’advaita. Le passage parle de lui-même:
«On le nomme Indra, Mitra, Varuṇa, Agni, il est le céleste Garutmān aux nobles ailes; À ce qui est Un, les sages donnent bien des titres, ils l’appellent Agni, Yama, Mātariśvan.» [5]
Au milieu des centaines d’hymnes naïfs quasi-animistes qui constituent le Rig-Veda, on trouve de surprenantes digressions philosophiques sur la nature de ce qui se trouvait avant la Création, des paroles sibyllines, qui résonnent comme des ébauches faisant écho à d’autres religions/philosophies du monde. Ainsi peut-on lire ces paroles attribués aux Sages fondateurs, les rishi (रिषि): «Alors, il n’y avait ni existence ni inexistence, aucune atmosphère n’existait, et aucun ciel au-delà» [6] Dans ce même hymne 129, on lit que tout n’était que ténèbres, et que d’une «chaleur» (esprit masculin fécondant, plus tard le purusha), se manifesta l’Unité. Impossible de ne pas faire de parallèle avec les axiomes de la philosophie hermétique, les fameuses tablettes de Thot. Cette idée du chaos primordial ni existant ni inexistant sera reprise dans bien d’autres ouvrages notamment le Shatapatha Brâhmana (शतपथ ब्राह्मण), qui rappelle également un axiome hermétique: celui de l’Univers mental, l’idée que c’est un Esprit, une force mentale mouvante, qui se trouve derrière la Création:
«… car l’Esprit, ainsi qu’il existait, n’était ni existant ni inexistant; lorsqu’il fut créé, cet Esprit souhaita se manifester – être défini, acquérir une substance. Il rechercha un soi (un corps); il pratiqua l’austérité; il acquis une consistance.» [7]
Ainsi que le souligne Dasgupta, nous voyons dans tous ces ouvrages cités une cohérence se former, une théorie cosmogonique prend forme petit à petit. Elle connaitra certes d’infinies variations suivant les régions (à la manière de la cosmogonie égyptienne), les noms changeront, certaines divinités védiques seront identifiées à des divinités postérieures, mais globalement le fond philosophique sous-jacent qui marque toujours l’Inde jusqu’à aujourd’hui est déjà né. La cosmogonie fait naître l’univers d’une masse informe que les Grecs appelleront chaos, une masse qui ne peut être que mentale pour les Védiques, puisque la matière n’existe pas encore. Ensuite, cette masse se retrouve comme transcendée par un Esprit, une force vivifiante, qui fertilise ses eaux primordiales, afin de donner une forme et une existence aux choses qui sont appelées à exister: c’est le processus de création matérielle qui démarre, par étapes souvent graduelles. Il y a cependant un seul créateur, une seule source où tout peut être ramené. Le prochain article sera sans doute une traduction exhaustive de l’hymne 129 du Xème livre du Rig Veda, tant il est pertinent et informatif du point de vue philosophique. Cela le différencie d’autres hymnes plus ritualistes, qui peuvent être il est vrai assez rébarbatifs…
Le prochain article sera consacré au Démiurge mal aimé de l’hindouisme dont nous avons succinctement parlé, Brâhma, et à quelques légendes qui l’entourent. Les parallèles avec d’autres religions anciennes sont là encore passionnants.
[1] MCDONELL Arthur Anthony (1897), Vedic Mythology, Strassburg: K.J. Trübner, p.11., cité par DASGUPTA Surendranath (1922), A History of Indian Philosophy Vol. I, chap. 2 part. 11, Cosmogony: Mythological and Philosophical, Cambridge: University Press. [2] Taittirîya Brâhmana II 8. 9. 6., qui fait écho au Rig Veda X 81. 4. où cette question est explicitement posée. Le Taittirîya Brâhmana est un recueil de védas en prose (yajurveda) particulièrement populaire au Sud de l’Inde, qui est attribué à un élève du grammairien Yâska nommé Tittiri. [3] Voir par ex Rig Veda II. 15. 3., sur Indra. [4] BLAVATSKY H.P. (1877), Isis dévoilée, pp. 1175-1178, trad. Ronald JACQUEMOT, ouvrage numérisé. [5] Rig Veda, I. 164. 46. [6] idem, X. 129, [7] EGGELING Julius (1882-1900), Shatapatha Brâhmana (traduction), Oxford: The Clarendon Press, Part IV, pp. 374-375, cité par DASGUPTA Surendranath (1922), A History of Indian Philosophy Vol. I, chap. 2 part. 11, Cosmogony: Mythological and Philosophical, Cambridge: University Press. (toutes les traductions réalisées sont des traductions personnelles à partir des passages en anglais tels que cités par Dasgupta)
(Par Yohann — Siddhartha Burgundiae)
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De l’hénothéisme védique à la philosophie hindoue

Le mot hénothéisme (Henotheismus) [1], [2], proposé par le sanskritiste Max Müller, fut très tôt adopté par les indologues classiques afin de décrire le système de croyances védique qui selon le système de classification occidental, ne pouvait comprendre ni le monothéisme (associé aux religions abrahamiques) ni le polythéisme pur associé aux Anciens Grecs ou bien aux Celtes païens. Selon Müller, l’hénothéisme est «une croyance en des dieux individuels, qui sont chacun tour à tour dieu suprême. Et puisqu’on pense que les dieux gouvernent leur propre sphère, les chanteurs, selon leurs désirs et préoccupations, s’adressent surtout au dieu auquel ils attribuent le plus de pouvoir dans la matière — au département, si je puis m’exprimer ainsi, dans lequel leur souhait peut être rangé». [3] Macdonell nuance cependant ce propos en précisant que les dieux védiques ne sont pas indépendants les uns des autres, il y a une hiérarchie. Ainsi Sûrya (le soleil, plus tard Mithra) et Varuna (l’eau sombre, sa face opposée) sont subordonnés à Indra, seigneur du ciel. Néanmoins, pour Dasgupta, Müller a raison sur le fond: on ne peut qualifier le védisme ni de polythéisme pur au sens européen, ni de monothéisme pur. Ceci est lié au caractère intrinsèquement animiste de cette religion, chose très bien résumée par l’auteur.

«C’était les forces de la nature et leurs manifestations sur Terre, dans l’atmosphère, tout autour de nous et au-dessus de nous ou dans les cieux, par-delà la voûte céleste, qui excitèrent l’imagination et la dévotion des poètes védiques. Ainsi, exception faite des dieux dont nous allons parler et de certaines divinités duelles, les dieux peuvent ainsi être classés comme terrestres, atmosphériques et célestes. Polythéisme, hénothéisme et monothéisme Il est possible que la diversité des dieux védiques conduisent un regard superficiel à penser que la foi védique fût polythéiste. Cependant, un observateur intelligent n’y trouvera ni polythéisme ni monothéisme, mais une simple étape primitive de la croyance dans laquelle ces deux choses peuvent puiser leurs origines. Les dieux n’y préservent pas leur place comme dans une foi polythéiste, mais chacun est réduit à l’insignifiance ou bien exalté comme dieu suprême selon qu’il est objet d’adoration ou non. Les poètes védiques étaient fils de la nature. Chaque phénomène naturel éveillait en eux l’émerveillement, l’admiration ou la vénération. Le poète est frappé d’émerveillement car:

La vache rouge au cuir rêche donne un lait blanc et doux

L’apparition ou le coucher du soleil fait frissonner l’imagination du sage védique, et les yeux pleins d’admiration, il s’exclame:

«Comment se fait-il que, sans attache ferme et sans soutien, il ne tombe pas, bien que dirigé vers le bas ? Quelle force issue de lui-même le meut (pour son ascension), et qui l’a vue ? […]» Rig Veda IV 13.5.

C’est cette tendance à faire d’un dieu ou d’un autre le dieu suprême en ignorant les autres, et ce en fonction du service demandé, qui a amené les Védiques a créé le concept d’un dieu suprême, à l’origine nommé Prajâpati, qui apparait déjà au Xème livre du Rig Veda. [6] Il s’agissait au départ d’un dieu créateur de l’univers, comme dans beaucoup de mythologies. Prajâpati évoluera plus tard en Brahma, le démiurge dont nous avons parlé. Les Védiques auraient pu s’arrêter là, comme bien d’autres religions, par exemple le judaïsme ou le Tétragrammaton est vénéré car il a donné Sa loi aux Hébreux, mais aussi et surtout car il est le créateur de toutes choses. Cependant, les Védiques sont allés plus loin. Ils sont passés de Brâhma, le démiurge concret, masculin, au brahman (ब्रह्मन्), mot neutre, désignant l’esprit universel, la force cachée et absolue derrière toute action divine ou matérielle, qui est au cœur des principales écoles de l’hindouisme orthodoxe, notamment l’école non-dualiste (advaita). D’après Dasgupta, ce concept du brahman apparait dans le Shatapatha Brâhmana (शतपथ ब्राह्मण​), livre dont le nom signifie «les 100 voies du rituel», et qui décrit les mythes et les rituels de la religion védique. Ce concept primitif du brahman était associé à purusha (पूरुष​, l’esprit masculin), à Prajâpati, ou encore à prana (प्रण​), qui correspond à ce que les Anciens grecs nommaient l’éther, le fluide vital présent dans l’univers. [7]
C’est véritablement à ce moment, selon moi, que le védisme commence à s’effacer et que l’hindouisme commence à émerger. L’ancienne religion hénothéiste, issue de la vénération des esprits de la Nature, de l’émerveillement et du respect qu’elles inspiraient, ont commencé à se structurer et à se hiérarchiser. Les peuples anciens de l’Inde ont ressenti le besoin d’articuler logiquement ces forces et ces croyances, d’où l’émergence d’un Seigneur suprême, créateur de toute chose, qui lui-même devint l’exécutant d’un esprit plus abstrait encore. Nous sommes passés d’une religion pure, faite de louanges et de rituels de vénération, à une philosophie, avec ses mythes complexes et ses réflexions poussées sur l’univers et la métaphysique. Le côté abstrait de la trimurti hindoue dominante à l’heure actuelle en est une belle preuve: Brahma (le créateur) — Vishnou (le perpétuateur) — Shiva (le destructeur et reconstructeur).
Dans un prochain article, nous poursuivrons l’histoire abrégée de la philosophie hindoue en nous intéressant aux premiers embryons de cosmogonie.
[1] KAEGI Adolf (1886), The Rigveda: The Oldest Literature of the Indians, (trad. en anglais), p.34, Boston: Ginn and Company
[2] MÜLLER Max Friedrich (1880), Vorlesungen über den Ursprung und die Entwicklung der Religion mit besonderer Rücksicht auf die Religionen des alten Indiens. Trübner: Straßburg 1880, 2. unveränderte Auflage 1881
[3] Traduction personnelle de DASGUPTA Surendranath (1922) citant (KAEGI 1886), A History of Indian Philosophy Vol. I, chap. 2 part. 8, the Vedic Gods, Cambridge. University Press
[4] MACDONELL Arthur Anthony (1897), Vedic Mythology, pp.16-17, Strassburg K.J Trübner.
[5] Traduction personnelle de DASGUPTA Surendranath (1922), A History of Indian Philosophy Vol. I, chap. 2 part. 8, the Vedic Gods, Cambridge. University Press [6] idem
[7] Traduction personnelle de DASGUPTA Surendranath (1922), A History of Indian Philosophy Vol. I, chap. 2 part. 9, Brahma, Cambridge. University Press
(Par Yohann/Siddhartha Burgundiae)
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