Prashna Upanishad, voie lunaire et voie solaire (partie I)

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Les étudiants apportent du bois à Pippalâda, tradition marquant le respect porté au foyer de leur guru.

Dans un précédent billet, nous abordions les Upanishads, les «enseignements», un recueil de texte traitant de sujets aussi variés que des formules rituelles à réciter, des conseils de vie ou bien des spéculations métaphysiques. Dans cet article, nous allons nous intéresser à un exemple d’Upanishad, le Prashna, qui est intéressant à plus d’un titre. Afin d’éviter les pavés, il fera l’objet de plusieurs articles.

Le Prashna Upanishad (प्र्श्नउपनिषद्), litt. «Upanishad des demandes/questions», est un Upanishad relativement récent dans l’histoire indienne. Il fait partie des Atharva Vedas. Le Prashna se présente sous la forme d’un dialogue entre un rishi (ऋषि, un des sages légendaires de l’Inde) nommé Pippalâda et six étudiants d’illustres lignées qui souhaitent lui poser des questions. Après avoir apporté du bois pour le feu, et approché le guru avec le respect qui lui était dû, il vont faire pénitence durant une année avant d’avoir le droit de recevoir les enseignements du rishi, où ils promettent l’ascèse (तपस्, tapas) la chasteté/l’abstinence (ब्रह्मचर्य, brahmacarya) ainsi que la foi (श्रद्धा, shraddhâ).

Après cela viennent les questions proprement dites. La première concerne l’origine de toutes les créatures: nous avons vu que ce fut une question centrale du védisme, qui répondait à cela par Prajâpati, le seigneur de toutes les créatures, Démiurge et figure prototypique de Brahmâ. C’est également la réponse que donne Pippalâda, ajoutant qu’une créature né de la rencontre entre le souffle de vie, prâna (प्राण​), par nature invisible, et la matière, rayi (रयि), qui est perceptible par les sens et possède une forme. Ce dernier mot, dans un contexte plus général, signifie «biens, richesse». Notons également que Pippalâda ne met pas un de ces éléments au-dessus de l’autre, il n’y a aucune supériorité hiérarchique, mais bien complémentarité. En effet, le texte parle d’union, de paire (मिथुन​, mithuna) et dans les pages suivantes, il invite les étudiants à contempler que l’union des deux forme une unité, et que la «matière est énergie». (v.1-4, pp. 10, 12). Prâna est associé au soleil, (आदित्य​, âditya), lui-même fils mythologique d’Âditi, «l’Indivise», déesse mère, personnifiant la Nature indivise, l’espace sans limites, l’énergie universelle pure et libre.» [1]. Rayi, elle, est identifiée à la lune (चन्द्र, candra). Ces identifications aux astres sont métaphoriques: l’image de la course du soleil permet de montrer que tout est frappé par le prâna non manifesté, tout comme les objets terrestres sont frappés par les rayons du soleil durant sa course afin qu’ils se révèlent, citant pour cela un des hymnes enflammés du Rig-Véda célébrant le soleil (v.1-8, p.15). Le prâna est omniprésent, la métaphore servant également à aborder l’idée que Prajâpati est présent en toutes choses.

Le prâna, se levant comme un soleil, forme vaishvânara (वैश्वानर), qui est la totalité de la Création manifeste, «l’Univers de tous les Hommes», également épithète d’Agni [2]: «les cieux sont sa tête, le soleil ses yeux, l’air son souffle, le feu son coeur, l’eau son estomac, la terre ses pieds, et l’espace son corps». [3] Commentant le Mândûkya Upanishad (माण्डूक्य उपनिषद्) , Shankara affirme qu’il a 7 membres et 19 bouches (ou ouvertures), correspondant aux organes sensoriels, à l’égo, la pensée et tous les éléments constitutifs de l’être. [4] Pour Bhaktânanda, vaishvânara est un avec l’oeuf cosmique primordial (हिरण्यगर्भ​, hiranyagarbha), la matrice originel d’où tout provient. Toutefois, contempler celle-ci, ce à quoi mène connaissance limitée, ce n’est pas encore embrasser brahman, la Vérité ultime.

C’est alors que Pippalâda aborde les «deux voies» de la salvation venant de Prajâpati, qui s’offrent à chacun après sa mort. L’une passe par le Sud (दक्षिणा, dakshinâ), c’est la voie du sacrifice rituel uniquement, qui n’est pas dépourvu de désir. Cette voie mène au monde de la lune, et bien que cette voie soit noble, elle ne libère pas du samsâra, le cycle des réincarnations. Étrangement, cette voie est décrite comme étant «la voie des ancêtres» (पितृयान​, pitriyâna) (v. 1-9, p.16), une périphrase traditionnellement interprétée comme étant la voie de ceux qui cherchent à avoir une descendance, à procréer; mais on pourrait aussi l’interpréter comme étant la voie védique, la voie des ancêtres de ceux qui plus tard développèrent la voie du Nord (उत्तर​, uttara) lorsque l’Inde passera de sa période védique à sa période brahmanique puis proprement hindoue. La fameuse voie du Nord, ou voie solaire, est celle de la foi, de la sagesse, de la chasteté et des austérités (comme ont pratiqué les étudiants de Pippalâda et tous ceux qui voient le caractère illusoire du monde); c’est une voie qui exige une transformation intérieure (qualités de cœur et qualités morales) afin de ne plus faire qu’un avec l’atman. Bien évidemment, c’est une voie dont on ne revient pas, précisément car elle permet le moksha. (v.1-10, p.17). La mise en parallèle des deux voies, et le désintérêt porté à la voie du sacrifice, montre en tous cas la transition qui s’est opérée dans la culture indienne, et prouve que le Prashna Upanishad se situerait vers -500, certains auteurs allant même jusqu’à affirmer qu’il date de notre ère. [5]

On peut s’interroger sur la notion de «Nord» pour le soleil, un point cardinal où il ne va jamais… D’aucuns y verront une explication anthropologique: les Védas et les méditations qui s’en sont suivies ayant été apportés par les conquérants indo-européens venus du Nord, selon la théorie la plus couramment admise, il serait logique que la voie ultime de la salvation soit celle du Nord, contrairement à celle des peuples autochtones de l’Inde (ex culture de Harappa) qui devaient pratiquer de simples sacrifices bien avant la fameuse invasion. Une explication plus pragmatique serait d’ordre sémantique: le mot sanskrit pour dire «Nord», uttara, est un comparatif qui signifie également «plus élevé, supérieur». On voit immédiatement le rapprochement. Par jeu de mots, la voie «du Nord» est donc aussi la «voie supérieure».

Pippalâda finit la première question en faisant des comparaisons entre le Prajâpati, qui est une année de 12 saisons qui sont comme autant de formes, et 5 pieds qui sont comme autant de saisons (l’année en Inde se divise en cinq saisons, non quatre). Le passage suivant le compare à un char tiré par sept chevaux représentant les sept couleurs de l’arc-en-ciel, ce qui rappelle beaucoup l’iconographie traditionnelle représentant Sûrya (le deva du soleil) dans son char tiré par sept chevaux qui représenteraient les sept astres connus des Hindous. On peut voir de telles représentations au temple de Modhera ou à Sûrya Mandir, près de Ranchi (v.1-11, p.18). Prajâpati est ensuite comparé à un mois, la voie solaire étant la lune croissante (celle qui devient de plus en plus claire), et la voie lunaire des sacrifices, la lune décroissante (v.1-12, p.19). Enfin, Prajâpati est comparé à un jour, la partie diurne correspondant naturellement à la voie du Nord, et la nocturne à celle du Sud (v.1-13, p.20). Ce recours à d’audacieuses métaphores remplit plusieurs objectifs: d’abord, faire comprendre à des gens peu habitués aux abstractions métaphysiques que Prajâpati est une totalité, toujours changeante, mais unie et cohérente; ensuite, souligner la différence entre les deux voies et montrer que la voie du Nord est préférable. Mettant l’emphase une nouvelle fois sur l’abstinence sexuelle, il indique que les pieux iront au brahmaloka (ब्रह्मलोक). aussi appelé satyaloka (सत्यलोक​), «monde de la vérité», c’est une réalité intermédiaire où vont ceux qui n’ont pas encore atteint la plénitude de l’union avec brahman, mais qui sont bien avancés sur ce chemin. Une fois là-bas, selon Bhaktânanda, c’est Brahmâ lui-même qui les instruit pour poursuivre leur chemin (p.17). On y apprend également que la prescription hindoue est de ne pas avoir plus de deux enfants, chose surprenante lorsque l’on songe à l’Inde moderne et ses familles nombreuses !

Dans un prochain article, nous aborderons la deuxième question posée à Pippalâda.

Ouvrage de référence pour l’article, sauf indication contraire:

Ouvrage de référence pour l’article, sauf indication contraire: Swami GURUBHAKTÂNANDA (2017), Prashna Upanishad commenté, version numérisée.
[1] MONIER WILLIAMS (1870), Sanskrit Heritage Dictionary, version numérisée par HUET Gérard, entrée Âditi: https://sanskrit.inria.fr/DICO/2.html#Uaditi
[2] idem, entrée Vaishvânara: https://sanskrit.inria.fr/DICO/62.html#vaizvaanara
[3] Chandogya Upanishad, 18.2
[4] Mândûkya Upanishad, 3
[5] OLIVELLE Patrick (1998), The Early Upanishads, Oxford University Press, p.13.

(Par Yohann — Siddhartha Burgundiae. Des questions, des envies de discuter ? C’est par ici que ça se passe !)