LES SORCIÈRES DE PENDLE

M0014280 James I: Daemonologie, in forme of a dialogue. Title page. Credit: Wellcome Library, London. Wellcome Images images@wellcome.ac.uk http://wellcomeimages.org Title page Daemonologie, in forme of a dialogue James I Published: 1603 Copyrighted work available under Creative Commons Attribution only licence CC BY 4.0 http://creativecommons.org/licenses/by/4.0/

C’est dans le comté du Lancashire, plus précisément dans le district de Pendle, que s’est déroulé l’un des procès en sorcellerie les plus célèbres de l’Angleterre du XVIIe siècle. Ce procès fut raconté par un témoin direct, le greffier Thomas Potts dans « The Wonderfull Discoverie of Witches in the Countie of Lancaster » en 1613, et par les auteurs britanniques John Harland et T. T. Wilkinson dans « Lancashire Folklore » en 1882.

SOUPÇONS ET ARRESTATIONS

En 1612, à la suite de la mort jugée mystérieuse de plusieurs personnes du district de Pendle, décès étalés sur plusieurs années, une inquiétude grandissante saisissait la population qui voyait dans ces trépas l’œuvre du malin et de ses serviteurs. Le juge de paix local, Roger Nowel, fut désigné par les autorités pour dresser une liste de suspects potentiels, c’est à dire tous ceux qui commettaient le crime de ne pas fréquenter assidûment l’église, voire qui refusaient de communier, et d’engager des poursuites à leur encontre.

Le Lancashire du XVIIe siècle était une région considérée comme renégate par Londres car nombre de ses habitants y refusaient encore l’Anglicanisme et restaient fidèles à l’Église Catholique.

Roger Nowel désigna ceux qui à ses yeux s’étaient rendus coupables d’hérésie et les autorités les firent arrêter et incarcérer au château de Lancaster pour interrogatoire. Il y avait Elizabeth Southerns, née Demdike, et sa petite-fille Alizon Device. Ensuite venaient Anne Whittle, née Chattox, et sa fille Anne Redferne. Elizabeth Southerns et Anne Whittle étaient respectivement surnommées la Vieille Demdike et la Mère Chattox. Ces deux veuves très âgées et très pauvres étaient les matriarches qui dirigeaient les deux clans familiaux. Ces personnes pratiquaient ce qui, dans une population sous-éduquée pour qui la frontière entre religion et superstition était indéfinie, pouvait aisément passer pour de la sorcellerie ;qui la voyance, qui l’art de la guérison par magnétisme ou phytothérapie… La sorcellerie générait de la crainte mais également elle fascinait, et ce du bas peuple jusqu’au roi James 1er lui-même. Fascination qui avait poussé James 1er en 1597, avant qu’il ne monte sur le trône, à écrire un livre sur le sujet, « Daemonologie », où il enjoignait ses lecteurs à condamner moralement et traîner en justice tous ceux qui pratiquaient ou encourageaient la sorcellerie.

Cependant, comme nous l’avons vu précédemment, ce que l’on appelait magie au XVIIe siècle avait essentiellement pour but de venir en aide à ses semblables et nombreux étaient ceux qui, secrètement, avaient recours aux « sorcières » pour soulager leurs maux.

La Vieille Demdike avait la réputation d’être une sorcière depuis déjà une cinquantaine d’années. Elle devait ce déshonneur à sa connaissance des plantes médicinales qui provoquaient des guérisons suspectes aux yeux des esprits frustes qui étaient pourtant bien contents d’en bénéficier et son arrestation a dû en arranger plus d’un parmi ceux qui lui devaient de l’argent.

Voici comment Thomas Potts la décrit :

« C’était une très vieille femme d’environ quatre-vingt ans, sorcière depuis cinquante. Elle habitait dans la forêt de Pendle, un endroit qui convenait bien à sa profession, et ce qu’elle y fit nul ne sait. Elle y vécut de longues années, y initia enfants et petits-enfants à la malice et la sorcellerie. Elle servait le diable ;nul homme ne pouvait échapper à ses furies.

AVEUX ET TÉMOIGNAGES

À cette époque les interrogatoires étaient plutôt musclés et c’est sous la torture que toutes les suspectes reconnurent les charges qui pesaient contre elles. Elle racontèrent tout ce que leurs bourreaux voulaient entendre.

Les aveux d’Anne Whittle, la Mère Chattox, lui furent arrachés le 2 avril 1612. Thomas Potts les consigna ainsi :

« Alors elle raconta qu’en 1595 Robert Nutter avait eu des pensées lubriques envers sa fille, l’épouse Redfearne, et qu’il avait voulu prendre du plaisir d’elle alors qu’il était sous son toit. La dite épouse Redfearne repoussa le dit Robert, après quoi le dit Robert en fut fort malcontent et, dans son grand courroux enfourcha son cheval et vida les lieux, disant dans sa grande colère que si cette terre lui revenait jamais [c’est à dire s’il venait à prendre possession de la propriété où vivait Anne Whittle] il l’en chasserait. Alors l’accusée invoqua son démon familier, du nom de Fancy, qui lui apparut sous l’apparence d’un homme. Le démon lui demanda ce qu’elle voulait de lui. Elle l’enjoignit de la venger des paroles de Robert Nutter. Après cela le dit Robert Nutter vécut environ un quart d’année et mourut. Puis elle dit que ce fut à la demande d’Élisabeth Nutter, épouse de feu Robert Nutter, qu’elle fit ce qu’elle fit. »

Par la suite Thomas Potts décrivit en ces mots la Mère Chattox :

« Cette Anne Whittle, alias la Mère Chattox, était une vieille créature frippée et décrépite, aux trois-quarts aveugle. Elle pratiquait la sorcellerie depuis fort longtemps. Éternelle rivale de la Vieille Demdike, ce que l’une appréciait l’autre le haïssait, et vice-versa. Leur détestation mutuelle apparut clairement lors des interrogatoires. Sa magie était plus dirigée contre les biens que contre les Hommes. Ses lèvres étaient toujours en mouvement, elle semblait parler alors qu’aucun son ne sortait de sa bouche. Elle vivait dans la forêt de Pendle parmi cette méchante compagnie de dangereuses sorcières. »

Harland et Wilkinson, quant à eux, dressent le portrait de la Mère Chattox ainsi :

« La première personne à comparaître devant Sir Edward Bromley, président de la cour, fut Anne Whittle, alias la Mère Chattox. Elle demeurait dans la forêt de Pendle en compagnie d’autres sorcières. Il a été dit qu’elle avait pratiqué les arts vicieux et diaboliques que l’on appelle sorcellerie, sorts et envoûtements, sur la personne de Robert Nutter et d’avoir, par les moyens susnommés, causé sa mort.

Pour établir cette charge il fut lu sa déposition où il apparaît que, une quinzaine d’années auparavant, une créature d’apparence humaine l’avait convaincue de vendre son âme au diable et que, une fois la chose faite, lui fut attribué un démon familier nommé Fancy.

Sous prétexte d’une offense faite à sa fille Anne Redferne par Robert Nutter, toutes deux lui lancèrent un mauvais sort qui hâta son décès.

Elle fut aussi accusée d’avoir ensorcelé un dénommé John Moore et d’avoir fait du beurre avec du lait écrémé.

Confrontée à des preuves irréfutables et ne se souciant plus de sa propre vie, elle reconnut ses crimes mais pria humblement les juges d’épargner sa fille Anne Redferne, en vain. »

Les tourmenteurs n’eurent aucun mal à délier les langues. Ainsi Alizon Device avoua avoir invoqué le diable pour provoquer la crise cardiaque de John Law, un colporteur qui avait refusé de lui donner des aiguilles. La torture lui fit également accuser sa grand-mère, la Vieille Demdike, ainsi que des membres du clan Chattox, de pratiquer la magie.

Les historiens pensent que les accusations contre le clan Chattox étaient un acte de malveillance car les deux familles nourrissaient une haine réciproque depuis des années en raison d’une sombre histoire de vol. De plus, le père d’Alizon avait accusé la Mère Chattox d’être à l’origine du mal qui allait l’emporter car elle l’avait menacé des pires tourments s’il refusait de lui verser une rente annuelle en échange de sa protection. Le hasard voulut qu’il tombât malade l’année où il avait cessé de payer.

John Harland et T. T. Wilkinson relatent comment la Vieille Demdike fut initiée aux pratiques démoniaques : « Elle avoua qu’environ vingt ans auparavant, alors qu’elle rentrait après une journée de mendicité, elle rencontra près de Gouldshey dans la forêt de Pendle, un démon qui avait l’apparence d’un garçon vêtu d’un manteau moitié noir moitié marron. Le démon lui dit que si elle acceptait de lui donner son âme, elle aurait tout ce qu’elle souhaite en échange. Elle lui demanda son nom, qui était Tib, et accepta l’offre. De nombreuses années passèrent jusqu’à un certain dimanche matin. Alors qu’elle sommeillait en tenant un petit enfant sur ses genoux, le démon apparut sous la forme d’un chien au pelage brun. Il la fit mettre à genoux, la mordit sous le bras gauche et se mit à lui sucer le sang. Elle s’écria alors « Jésus ! Sauve-moi ! » et le chien disparut la laissant dans un état proche de la folie qui dura huit semaines.

Une autre fois, en compagnie de sa fille, alors qu’elle réclamait le salaire de celle-ci qui avait effectué quelques travaux chez le meunier Richard Baldwin, elle fut chassée par ce dernier qui les traita de putains et de sorcières avant de menacer d’en brûler une et de pendre l’autre. Tib apparut alors, mais ce qui fut décidé pour venger les deux femmes n’est consigné nulle part. »

La mort de quatre villageois plusieurs années plus tôt servit à renforcer les imputations portées à l’encontre du clan Chattox.

Par crainte d’être impliqués dans l’affaire, des membres d’une même famille en vinrent à témoigner contre leurs parents. Ainsi Alizon Device fut accusée par son frère James d’avoir maudit un enfant du village. Elizabeth Device raconta que sa mère, la Vieille Demdike, avait une marque sur le corps à l’endroit même où le diable lui avait sucé le sang, lui faisant perdre la raison.

La Mère Chattox et la Vieille Demdike reconnurent avoir vendu leur âme au diable et divers témoins affirmèrent avoir vu Anne Redferne, fille de la Mère Chattox, modeler des figurines d’argile. Un autre prétendit que son frère, sur son lit de mort, accusa Anne Redferne de lui avoir jeté un sort.

Après l’enquête et au vu des preuves qu’il avait en sa possession, le juge de paix Roger Nowel incarcéra Alizon Device, la Vieille Demdike, la Mère Chattox et Anne Redferne. Puis il convoqua le tribunal en vue d’un procès pour Maleficium.

L’ENQUÊTE REBONDIT

Mais l’enquête fut rouverte à la suite d’une plainte pour un vol de mouton lors d’un repas du Vendredi Saint organisé au domicile des Device. Après investigations Roger Nowel conclut que cette réunion du Vendredi Saint avait été en réalité un sabbat et huit autres personnes furent arrêtées, elles aussi accusées de sorcellerie : Elizabeth Device, fille de la Vieille Demdike et mère d’Alizon, et son fils James, celui qui avait volé le mouton. Les autres avaient eu le tort d’avoir été les convives de ce funeste repas du Vendredi Saint : Alice Nutter, fille ou petite-fille de Robert Nutter, l’une des prétendues victimes de la Mère Chattox, Katherine Hewitt, Alice Grey, Jennet Preston, qui sera jugée, condamnée et exécutée dans la ville de York, Jane Bulcock et son fils John.

Voici ce que disaient Harland et Wilkinson à propos de cette nouvelle affaire :

« Quand la vieille sorcière [la Vieille Demdike] fut emprisonnée au château de Lancaster, eut lieu à Malkin Tower [nom de la demeure où vivait le clan Demdike] une assemblée de dix-sept sorcières et trois sorciers le jour du Vendredi Saint, où il fut décidé d’assassiner Sir M’Covell, gouverneur du château, et de détruire ce bâtiment pour permettre l’évasion des sorcières emprisonnées. »

PROCÈS ET CONDAMNATIONS

Le procès eut lieu à Lancaster du 17 au 19 août 1612. La Vieille Demdike en fut exemptée ;et pour cause, elle était morte en détention. Jennet Device, la fille d’Elizabeth Device, âgée de neuf ans, fut utilisée comme témoin à charge dans l’affaire du sabbat du Vendredi Saint. Elle dénonça tout le monde, y compris sa mère qui dût être évacuée du tribunal hurlante et sanglotante, ainsi que son frère James. Harland et Wilkinson rapportent le témoignage de Jennet Device :

« Jennet Device témoigna contre Elizabeth Device, sa propre mère. Elle rapporta que son démon familier avait l’apparence d’un chien et s’appelait Ball. Que sur ses ordres elle envoûta jusqu’à la mort trois hommes, John et James Robinson ainsi que James Mitton. Les deux premiers l’avaient traitée de catin et le troisième avait refusé l’aumône à la Vieille Demdike

James Device fut condamné principalement grâce au témoignage de sa petite sœur Jennet. Elle l’accusa d’avoir envoûté et tué une femme, Anne Towneley, au moyen d’une figurine d’argile. Ce sorcier, dont le démon familier se nommait Dandy, fut décrit comme un garçon décati et simple d’esprit. Il souffrait de telles infirmités qu’il fut nécessaire de le porter jusqu’au tribunal. »

Voici la description que Thomas Potts donne d’Elizabeth Device :

« Depuis sa naissance cette immonde sorcière était marquée par la Nature de la diformité la plus grotesque qui soit ;son œil gauche était plus bas que le droit, l’un regardait vers le haut pendant que l’autre regardait vers le bas. »

Pour la loi anglaise de l’époque le témoignage d’un enfant de l’âge de Jennet Device n’était pas recevable en temps normal mais James 1er, dans son livre « Daemonologie », fait bien comprendre que lorsqu’il est question de châtier des sorcières pour leurs crimes abominables, une petite entorse au règlement est un mal nécessaire.

La petite Jennet Device réapparaîtra dans l’Histoire vingt-deux ans plus tard, le 24 mars 1634, lorsqu’elle se retrouva parmi les vingt inculpés d’un autre procès en sorcellerie, accusés par un jeune garçon du nom d’Edmund Robinson du meurtre d’une certaine Isabel Nutter, dont l’éventuel lien de parenté avec Robert Nutter n’est pas précisé. Edmun Robinson reconnut que ses accusations étaient mensongères et si personne ne fut exécuté, personne ne fut libéré non plus et Jennet Device mourut dans les geôles du château de Lancaster aux alentours de 1636.

Tous les accusés clamèrent leur innocence à l’exception d’Alizon Device qui semblait intimement persuadée être dotée de pouvoirs magiques. Alice Grey fut acquittée mais les dix autres furent déclarés coupables des meurtres par pratiques démoniaques et moyens infernaux de seize habitants de la forêt de Pendle et condamnés à la mort par pendaison. Sentence exécutée le 20 août 1612.

LE PAYS DES SORCIÈRES

En raison des nombreux procès en sorcellerie qui s’y déroulèrent, le Lancashire est aujourd’hui surnommé le « Pays des Sorcières ».

L’un des collèges de l’Université de Lancaster a été baptisé Pendle et son blason représente une sorcière sur son balais.

Groucho Marx

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

54 − 47 =