Les Amérindiens, la mort et au-delà

À l’arrivée des Européens en Amérique du Nord il n’y avait pas une religion amérindienne, mais des centaines avec plus ou moins un fond commun. En outre, pas un seul des peuples vivant sur le continent n’avait de mot qui pouvait se traduire par religion. Cela ne signifiait pas, comme beaucoup de missionnaires chrétiens l’ont crû, que les Indiens n’avaient pas de religion mais plutôt que leurs croyances spirituelles étaient partie intégrante de leur vie quotidienne et de leur culture. L’immense variété de ces cultures rend très difficile, voire impossible, une vision générale qui embrasserait les différentes approches amérindiennes de la mort et de l’au-delà.

Pour les Amérindiens la spiritualité, particulièrement à travers les cérémonies religieuses, visait à maintenir l’harmonie entre l’Homme et la Nature et ainsi l’équilibre du monde. Harmonie et équilibre qui n’étaient pas des concepts philosophiques abstraits mais au contraire partie intégrante de l’existence, qui ne concernaient que la vie terrestre et non celle après la mort, et qui étaient maintenus en respectant scrupuleusement les règles et les rites hérités des ancètres.

Pour les Amérindiens l’après-vie ne se déroulait pas dans ce « terrain des chasses éternelles » (ou heureuses selon les versions), cliché véhiculé par les fictions de toutes sortes et fermement implanté dans l’imaginaire occidental. Le médecin et folkloriste Sioux Charles Eastman, Hadakah de son nom de naissance, démystifie cette projection du mythe chrétien du Paradis dans son ouvrage paru en 1911 « The Soul of the Indian » :

« L’idée des terrains de chasses heureuses est moderne et probablement empruntée à l’Homme Blanc, voire inventée par lui. »

À ma connaissance aucune culture d’Amérique du Nord n’avait non plus de concept équivalent à l’enfer des religions européennes. De plus, assez peu incluaient la notion de jugement après la mort, à l’instar des Omahas, cités par les anthropologues Alice Fletcher et Francis La Flesche dans leur ouvrage publié en 1911 « The Omaha Tribe » :

« Parmi les Omahas il ne semble pas y avoir la moindre conception de récompense ou châtiment après la mort. »

Et lorsque jugement il y avait, c’était généralement pour déterminer si le défunt avait entièrement subi l’épreuve des jours qui lui avaient été alloués. Et si ce n’était pas le cas il était renvoyé à la vie, comme par exemple chez les Indiens de la rivière Thompson au Canada, les Nlaka’pamux.

Chez les nombreuses nations de l’aire culturelle Nord-Est on pensait qu’après la mort l’âme du défunt partait en voyage vers le sud-ouest pour finalement arriver dans un village où elle était accueillie par ses ancètres. Pour les Narragansetts, qui vivaient dans la région de Rhode Island, le moment du décès était la transition entre les deux mondes ; l’âme du défunt quittait son corps et allait rejoindre proches et amis disparus dans le village des âmes situé quelque part au sud-ouest. Dans les mythes iroquois et algonquins, le chemin qui mène au village des âmes est hanté par de féroces gardiens qui n’hésitent pas à entraîner au plus profond des flots ceux qui n’ont pas la force de le gravir car ce chemin n’est autre que la Voie Lactée que ces Indiens appellent le chemin des âmes. Les cultures qui concevaient la Voie Lactée comme le passage vers l’au-delà voyaient dans ses innombrables étoiles autant de traces de pas laissées par les âmes qui avaient suivi ce chemin depuis l’aube de l’humanité.

Pour d’autres cultures le monde des morts se trouvait sous terre, comme l’écrit le philosophe américain Hartley Burr Alexander dans son ouvrage « The World’s Rim, Great Mysteries of the North American Indians » :

« Dans les montagnes du Canada méridional, chez les Indiens de la rivière Thompson, on est également convaincu que le pays des âmes est situé dans le monde souterrain et s’étend vers l’occident ; le chemin des âmes, faiblement éclairé, y conduit. Les traces de ceux qui l’ont suivi, accompagnés de leur chien, y sont, à ce que l’on croit, visibles. Le chemin serpente jusqu’à ce qu’il croise une route plus courte, celle que les chamanes utilisent quand ils cherchent à arrêter au passage et à rendre à la vie l’âme d’un mort. Mais au-delà le chemin va droit et sans encombre, et il est peint en rouge avec de l’ocre. Au bout d’un certain temps il descend vers une rivière aux eaux claires et peu profondes, qu’enjambe un mince tronc d’arbre où se voient encore les empreintes de pas qu’ont laissé les âmes en passant. Sur l’autre rive s’entasse l’amoncellement de leurs possessions humaines, abandonnées là car les âmes doivent se présenter nues devant leurs juges. « 

Mais pour les Indiens des Grandes Plaines tous les défunts ne prenaient pas le chemin des âmes, la Voie Lactée. C’était le cas des guerriers scalpés à la guerre car c’était en les saisissant par les cheveux que le Grand Esprit déposait les âmes des Hommes sur le chemin du monde des morts. Et les âmes des guerriers scalpés n’ayant plus de cheveux sur le haut du crâne, elles demeuraient prisonnières d’un corps sans vie. Ces hommes hantaient les grottes et autres cavités souterraines, morts vivants à la tête ensanglantée et au corps mutilé errant sans but. Et comme la honte les empêchait de rentrer chez eux, ils finissaient par devenir des créatures surnaturelles.

En règle générale les Amérindiens ne doutaient pas de la nature immortelle de l’âme humaine et ne s’inquiétaient pas outre mesure de son sort dans l’au-delà. Ils se contentaient de croire que cette âme que le Grand Esprit leur avait insuflée retournerait à Lui et imprégnerait la Nature.

Pour certaines tribus la communication entre vivants et morts était possible. Pour les Narragansetts les âmes des défunts avaient la capacité de revenir dans le monde des vivants pour y délivrer des messages ou des conseils. Pour les Caddo, un peuple du sud des Grandes Plaines (Texas, Louisiane, Arkansas…), les vivants pouvaient envoyer des messages à leurs proches défunts en passant leurs mains au dessus du corps d’une personne récemment décédée, depuis la tête jusqu’aux pieds, puis en répétant l’opération sur eux-mêmes. De cette manière la personne récemment décédée pouvait porter le message.

Les Amérindiens s’étaient eux aussi posé la question existentielle du pourquoi de la mort. Leurs réponses se retrouvent dans les mythes et légendes.

Pour les Blackfeet des Grandes Plaines ce sont Napi, l’un de leurs héros culturels, et son épouse Kipitaki, également connus sous les noms d’Old Man et Old Woman, qui décidèrent du destin de toutes les créatures vivantes et plus particulièrement des Hommes, comme le rapporte Hartley Burr Alexander dans son ouvrage de 1916 « Native American Mythology » :

« Old Man et Old Woman discutèrent pour décider si les Hommes étaient destinés à mourir.

-L’Homme ne mourra jamais, dit Old Man.

– Eh bien, lui répondit Old Woman, cela ne peut être ainsi car si les Hommes vivent éternellement ils finiront par être trop nombreux sur la Terre.

-Mais comme nous ne voulons pas mourir pour l’éternité, dit alors Old Man, nous mourrons pendant quatre jours puis nous reviendrons à la vie.

-Non, lui rétorqua Old Woman, il est préférable de mourir pour toujours, ainsi chacun fera l’expérience de l’affliction.

Dans l’incapacité de tomber d’accord, ils décidèrent de s’en remettre au Grand Esprit. Old Man lança un morceau de viande de bison séchée dans l’eau en disant :

-Si ce morceau de viande coule, l’Homme mourra.

Old Woman était dotée de puissants pouvoirs magiques, elle fit sombrer la viande au fond des flots et depuis ce jour nous mourons, nous mourons pour l’éternité. « 

Pour les Pimas de Californie le Grand Esprit créa la mort en donnant au crotale ses crochets et son venin afin qu’il se défendît contre un lapin qui le martyrisait. Ce lapin, du nom de Ta-api, sera la première créature de l’Histoire du monde à mourir.

Chez les Achumawis de Californie le mythe de la création de la mort ressemble à celui des Blackfeet, à la différence près que le désaccord a lieu entre un renard et un coyote et c’est le coyote qui a le dernier mot.

Chez les Caddos c’est également un coyote qui décide de la destinée fatale des Hommes contre l’avis de ceux-ci.

La notion de réincarnation était très répandue dans les cultures d’Amérique du Nord. L’idée que la vie et la mort forment un cycle continu se retrouve chez beaucoup de peuples. Comme le dit Charles Eastman dans son ouvrage précédemment cité :

« Beaucoup d’Indiens croyaient que l’on pouvait naître plus d’une fois. Certains prétendaient même se souvenir entièrement d’une incarnation précédente. »

Les Gitxsans, un peuple de la côte ouest canadienne, disaient :

« Nous croyons à la réincarnation des Hommes et des animaux. Nous croyons que les morts peuvent nous rendre visite et que les vivants peuvent pénétrer le passé. Nous croyons que la mémoire survit aux générations, nos anciens se souviennent d’un passé lointain car il l’ont vécu. »

Chez les Lenapes, ou Delawares, un peuple de la côte est des USA, les femmes âgées examinaient soigneusement les nouveau-nés afin de repèrer les marques physiques ou les signes, comme les réactions de l’enfant face à une personne, un animal, un objet ou un lieu, indiquant qui le nourrisson avait été lors d’une vie précédente. En 1817, le missionnaire John Heckewelder écrivait au sujet d’un Lenape :

« Il affirmait des choses étranges à propos de son savoir surnaturel ; que non seulement il l’avait acquis lors de son initiation, mais également en d’autres temps, avant même sa naissance. Il prétendait qu’il avait déjà vécu deux vies, qu’il était mort deux fois avant de connaître une troisième naissance pour vivre parmi sa race actuelle et qu’après sa troisième mort il ne reviendrait plus dans ce pays. »

Chez les Mandans, un peuple des actuels Dakota Nord et Sud, on pensait qu’un enfant pouvait choisir sa mère. De plus pour eux l’Homme avait quatre âmes et la principale d’entre elles était assimilée à une étoile filante qui rejoignait le firmament lors du décès et que l’on pouvait voir par la suite dans le ciel.

Pour les Hopis, qui vivaient dans les régions arides de l’Arizona, les esprits des enfants morts avant leur cérémonie d’initiation se réincarnaient dans l’utérus de la même mère.

Pour les Amérindiens en général le concept de réincarnation tenait une place prépondérante dans le maintien de l’harmonie entre l’Homme et la Nature et pour l’équilibre du monde, plus particulièrement la réincarnation animale. À la chasse on se devait de respecter sa proie, c’est à dire remercier son esprit tutélaire, afin qu’elle pût se réincarner avec de bons sentiments pour l’humanité et qu’elle acceptât de se laisser tuer de nouveau. Sans la chasse l’harmonie entre humains et animaux était compromise, le cycle des réincarnations rompu et la rupture de ce cycle provoquait l’extinction des espèces. Lorsqu’un animal était tué sans recevoir les marques de respect qui lui étaient dûes, il se réincarnait dans une autre espèce et cela pouvait compromettre l’équilibre du monde. Si par exemple un chasseur tuait un cerf sans remercier son esprit, cet animal pouvait se réincarner en ours ou en serpent à sonnette et chercher à se venger en étant agressif envers les humains.

Pour beaucoup de cultures amérindiennes il était interdit de prononcer le nom d’une personne décédée. On pouvait parler d’elle mais sous aucun prétexte la nommer explicitement.

Le monde des morts se retrouve dans beaucoup de contes et légendes. La plupart du temps ces récits présentent d’importantes similitudes avec le mythe grec d’Orphée ; les héros pénètrent la terre des âmes pour ramener l’être aimé perdu dans le monde des vivants mais le destin cruel, ou parfois le Grand Esprit Lui-même, empêchent ou abrègent ce retour. Ainsi on peut voir des analogies avec le mythe d’Orphée dans ce récit huron d’un homme qui entreprend le périlleux voyage au village des âmes pour retrouver sa sœur. Là des esprits lui disent de cacher l’âme de la défunte dans une citrouille et de ne la libérer qu’une fois qu’il aura rejoint le monde des vivants. La condition étant que personne ne devra voir l’âme de la jeune fille sortir de la citrouille. Malheureusement un chasseur qui passait par là par hasard est témoin de la scène et la jeune fille disparaît subitement pour retourner au village des âmes pour l’éternité.

On retrouve également le thème orphique dans ce récit comanche rapporté par Dawn E. Bastian et Judy K. Mitchell dans leur ouvrage « Handbook of Native American Mythology » :

« Un jeune homme aimait son épouse d’un amour si fort qu lorsque celle-ci mourut il fit vœu de la suivre au pays des morts. Après avoir fait ses préparatifs il partit vers l’ouest. Il chevaucha longtemps, si longtemps que ses provisions s’épuisèrent… si longtemps que ses vêtements s’usèrent jusqu’à la trame… si longtemps que son cheval mourut de fatigue… et c’est à pied, vêtu de guenilles, qu’il entra dans la terre des morts. Il fut accueilli par des enfants qui sautaient et gambadaient joyeusement autour de lui. Il arriva enfin chez son beau-père, là où demeurait son épouse adorée. Il lui demanda alors de s’en retourner avec lui mais, malgré tout l’amour qu’elle éprouvait pour son époux, elle ne pouvait se décider à accepter car elle se trouvait heureuse au pays des morts. Finalement ce fut son père qui décida pour elle en disant à son mari :

-Va, prends ma fille et ramène la au pays des vivants ! Mais pendant votre marche vers l’est tu ne devras pas la toucher avant d’être arrivé sur les terres du bison. Là, donne-lui à manger un foie de cet animal, cela la fera revenir à la vie. Et par la suite tu ne devras jamais la frapper, sinon elle reviendra ici, au pays des morts.

Le jeune couple se mit en route pour son long voyage vers l’est et arriva sur les plaines, les terres du bison. Le jeune homme tua alors l’un de ces animaux et en donna le foie à sa femme. Celle-ci le mangea et revint à la vie. Et c’est le cœur plein d’allégresse qu’ils rejoignirent enfin leur village où ils vécurent heureux jusqu’à l’automne. Là, un soir qu’ils étaient couchés et que la fraîcheur commençait à se faire sentir, le jeune homme voulut remonter la peau de bison qui leur servait de couverture. Mais ses doigts glissèrent et sa main alla heurter le visage de sa femme.

-Tu m’as frappée ! maintenant je vais retourner au pays des morts ! s’écria-t-elle avant de s’évanouir dans les airs. »

Pour conclure je cède la parole à Charles Eastman qui écrit dans « The Soul of the Indian » :

« L’attitude de l’Indien face à la mort et aux épreuves de la vie est en corrélation avec son caractère et sa philosophie. La mort ne lui inspire aucune terreur, il va à sa rencontre avec calme et humilité ne cherchant qu’une fin honorable comme ultime legs à sa famille et à ses descendants. « 

Par Groucho Marx