Ébauche de cosmogonie dans le Rig-Veda

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Nous poursuivons notre promenade chronologique dans la religion védique et hindoue, en nous intéressant aujourd’hui aux ébauches de cosmogonie qui se trouvent dans le Rig Veda, un des plus anciens textes védiques, de ce qui deviendra par la suite l’hindouisme que nous connaissons tous. Comme le souligne McDowell, il y a deux manières de regarder la cosmogonie du Rig Veda: une mythologique et une philosophique. «La première voit l’univers comme le résultat d’une production mécanique, l’œuvre forgée par les talents du charpentier et du menuisier; l’autre la voit comme le résultat d’une production naturelle» [1]. Gardons en tête qu’à cette époque, les développements philosophiques suggérés sont encore rudimentaires, mais que nous avons un désir d’expliquer et d’ordonner le monde, ce qui passe en premier lieu par lui donner une source, une origine, et cela sera fait par Brâhma, le Démiurge, et la substance moniste derrière lui, l’esprit divin, brahman. Ainsi peut-on lire dans le Taittirîya Brâhmana (तैत्तिरीय शाखा):

«Brahman est le bois et Brahman est l’arbre à partir desquels l’univers et la Terre ont été créés». [2]

La comparaison de McDonell avec la menuiserie et la charpenterie est pertinente: dans plusieurs passages du Rig Veda, on a en effet des descriptions de dieux qui mesurent et agencent le monde, séparant les cieux de la terre, comme s’il s’agissait d’une maison. [3] Le ciel et la terre tiennent une grande importance dans cet ouvrage, plusieurs hymnes leur sont dédiés, et leur patronnage est souvent attribué à Aditi (अदिति), «Absolu», la déesse mère, la force féminine suprême et sans borne incarnant l’espace sans limites (je n’hésiterais pas à la rapprocher de la déesse-mère des Celtes dont le nom était ineffable) ainsi que de son père (et fils !) Daksha (दक्ष​) «Adroit, habile», issu de cette unité primordiale, qui va la féconder symboliquement pour la diviser et créer toutes choses. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que la première grande trimurti (trinité) védique se composât d’Aditi-Nara-Nârâyana.

Ces croyances védiques n’ont pas manquer d’éveiller l’intérêt des occultistes et autres férus de symbolisme. H. P. Blavatsky, fondatrice de la Société Théosophique, est l’une d’entre eux. Selon elle, Aditi, grande mer primordiale, est une énergie infinie, d’abord féminine (pensée divine latente) puis androgyne, elle va donner naissance à un principe mâle qui s’appelle Nara (नर​), qui signifie «homme» littéralement, et à son pendant femelle, Nari (les eaux elles-mêmes. Elle fait de Nara-Nari-Virâja la première trimurti de l’Inde védique, soit le principe masculin, Nara, qui est à la fois le père et l’époux de sa propre fille Nari (les eaux), puisque la matière procède de l’Esprit, qui vient ensuite, comme un Feu cosmique (principe masculin) la féconder. Pour ce faire, le principe mâle va devenir l’esprit se mouvant sur les eaux, il sera alors appelé Nârâyana (नारायण​), ce qui en sanskrit donne à peu près «Nara se mouvant (sur les eaux)». Pas étonnant donc, que Nara et Nârâyana soient décrits dans la mythologie comme des jumeaux… Cet esprit va féconder Aditi afin de donner naissance à Diti («le divisé») et aux premiers géniteurs qui enfanteront les deva (देव​, divinités) comme les démons (asûra असुर ou rakshasa राक्षस​). Mais au stade précédemment décrit, nous n’avons l’œuf primordial, nommé hiranyagarbha (हिरण्यगर्भ​), qui sera ensuite divisé pour faire le ciel et la terre. Virâj quant à lui, est le Fils, l’Univers, qui sera identifié à la moitié masculine de Brâhma, le Démiurge de l’hindouisme, récupérant nombre de traits des anciennes divinités védiques dédiées à ce rôle. Avec sa moitié féminine, il donnera naissance aux Prajâpati. Et bien sûr, on retrouve évidemment chez ce Démiurge cette histoire d’inceste primordiale avec sa gracieuse fille nommée Sarasvatî. Un article sur Brâhma suivra très certainement.

Le problème avec les interprétations de Blavatsky est évidemment qu’elles sont invérifiables, puisque de l’aveu de l’intéressée elle-même, il s’agit ici de connaissance secrète (guptâ vidyâ  गुप्ता विद्या), malgré la pertinence de l’analyse, celle-ci n’a donc pas valeur de preuve.

Revenons cependant aux premières réflexions métaphysiques des Védiques. Il est très intéressant que malgré les influences panthéistes dans le Rig Veda, cet ouvrage précise déjà que les deva ne sont que des émanations de Brahman, une raison de plus pour refuser l’appellation «polythéiste», tout particulièrement lors des phases modernes de l’hindouisme, où ce concept va être repris, développé et érigé en dogmes de célèbres écoles de pensée orthodoxes comme l’advaita. Le passage parle de lui-même:
«On le nomme Indra, Mitra, Varuṇa, Agni, il est le céleste Garutmān aux nobles ailes; À ce qui est Un, les sages donnent bien des titres, ils l’appellent Agni, Yama, Mātariśvan.» [5]
Au milieu des centaines d’hymnes naïfs quasi-animistes qui constituent le Rig-Veda, on trouve de surprenantes digressions philosophiques sur la nature de ce qui se trouvait avant la Création, des paroles sibyllines, qui résonnent comme des ébauches faisant écho à d’autres religions/philosophies du monde. Ainsi peut-on lire ces paroles attribués aux Sages fondateurs, les rishi (रिषि): «Alors, il n’y avait ni existence ni inexistence, aucune atmosphère n’existait, et aucun ciel au-delà» [6] Dans ce même hymne 129, on lit que tout n’était que ténèbres, et que d’une «chaleur» (esprit masculin fécondant, plus tard le purusha), se manifesta l’Unité. Impossible de ne pas faire de parallèle avec les axiomes de la philosophie hermétique, les fameuses tablettes de Thot. Cette idée du chaos primordial ni existant ni inexistant sera reprise dans bien d’autres ouvrages notamment le Shatapatha Brâhmana (शतपथ ब्राह्मण), qui rappelle également un axiome hermétique: celui de l’Univers mental, l’idée que c’est un Esprit, une force mentale mouvante, qui se trouve derrière la Création:
«… car l’Esprit, ainsi qu’il existait, n’était ni existant ni inexistant; lorsqu’il fut créé, cet Esprit souhaita se manifester – être défini, acquérir une substance. Il rechercha un soi (un corps); il pratiqua l’austérité; il acquis une consistance.» [7]
Ainsi que le souligne Dasgupta, nous voyons dans tous ces ouvrages cités une cohérence se former, une théorie cosmogonique prend forme petit à petit. Elle connaitra certes d’infinies variations suivant les régions (à la manière de la cosmogonie égyptienne), les noms changeront, certaines divinités védiques seront identifiées à des divinités postérieures, mais globalement le fond philosophique sous-jacent qui marque toujours l’Inde jusqu’à aujourd’hui est déjà né. La cosmogonie fait naître l’univers d’une masse informe que les Grecs appelleront chaos, une masse qui ne peut être que mentale pour les Védiques, puisque la matière n’existe pas encore. Ensuite, cette masse se retrouve comme transcendée par un Esprit, une force vivifiante, qui fertilise ses eaux primordiales, afin de donner une forme et une existence aux choses qui sont appelées à exister: c’est le processus de création matérielle qui démarre, par étapes souvent graduelles. Il y a cependant un seul créateur, une seule source où tout peut être ramené. Le prochain article sera sans doute une traduction exhaustive de l’hymne 129 du Xème livre du Rig Veda, tant il est pertinent et informatif du point de vue philosophique. Cela le différencie d’autres hymnes plus ritualistes, qui peuvent être il est vrai assez rébarbatifs…
Le prochain article sera consacré au Démiurge mal aimé de l’hindouisme dont nous avons succinctement parlé, Brâhma, et à quelques légendes qui l’entourent. Les parallèles avec d’autres religions anciennes sont là encore passionnants.
[1] MCDONELL Arthur Anthony (1897), Vedic Mythology, Strassburg: K.J. Trübner, p.11., cité par DASGUPTA Surendranath (1922), A History of Indian Philosophy Vol. I, chap. 2 part. 11, Cosmogony: Mythological and Philosophical, Cambridge: University Press. [2] Taittirîya Brâhmana II 8. 9. 6., qui fait écho au Rig Veda X 81. 4. où cette question est explicitement posée. Le Taittirîya Brâhmana est un recueil de védas en prose (yajurveda) particulièrement populaire au Sud de l’Inde, qui est attribué à un élève du grammairien Yâska nommé Tittiri. [3] Voir par ex Rig Veda II. 15. 3., sur Indra. [4] BLAVATSKY H.P. (1877), Isis dévoilée, pp. 1175-1178, trad. Ronald JACQUEMOT, ouvrage numérisé. [5] Rig Veda, I. 164. 46. [6] idem, X. 129, [7] EGGELING Julius (1882-1900), Shatapatha Brâhmana (traduction), Oxford: The Clarendon Press, Part IV, pp. 374-375, cité par DASGUPTA Surendranath (1922), A History of Indian Philosophy Vol. I, chap. 2 part. 11, Cosmogony: Mythological and Philosophical, Cambridge: University Press. (toutes les traductions réalisées sont des traductions personnelles à partir des passages en anglais tels que cités par Dasgupta)
(Par Yohann — Siddhartha Burgundiae)
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